Les auteurs français et les différentes figures de style

Nos auteurs français nous ont donné de beaux exemples de figures de style ! De Molière à Pierre Desproges, révisons ensemble la rhétorique de leurs œuvres.
Author's Avatar
Les auteurs français et les différentes figures de style
Illustration de Ginnie Hsu

Ah, nos chers auteurs français ! Adeptes des figures de style et maniant la rhétorique chacun selon leur stylistique, ils nous ont montré de belles manières de mettre de l’effet dans nos récits.

Après avoir évoqué ensemble les figures de style du quotidien en français, je vous propose aujourd’hui de nous intéresser de plus près aux différentes figures de style privilégiées par quelques-uns des grands auteurs français. Quel rapport les écrivains français entretenaient-ils avec les différentes figures de style ? C’est ce que nous vous proposons de découvrir aujourd’hui !

Jean de La Fontaine, le roi de la personnification

Parmi tous les auteurs français, le plus féru de personnifications était assurément Jean de La Fontaine. Qui ne connaît pas ses célèbres fables apprises par cœur par 99,9 % des écoliers et collégiens de France ? Pour ma part, je me souviens avoir religieusement appris par cœur La Cigale et la Fourmi, Le Corbeau et le Renard, ainsi que Les Animaux malades de la peste. Autant vous dire que les fables de La Fontaine, ça me connaît. Je pourrais presque encore toutes vous les réciter… enfin, à peu près.

Mais qu’est-ce qu’une fable, au juste ? Pour faire simple, il s’agit d’un petit récit, plutôt sympathique et léger, dans lequel se cache une leçon de vie. C’est une petite histoire qui cherche à vous faire réfléchir sur une morale bien sentie.

Comme beaucoup de fables, celles de La Fontaine mettent en scène des animaux : on parle alors de fables allégoriques. En se servant d’animaux et de leurs caractéristiques, Jean de La Fontaine souhaite dénoncer, faire réfléchir et inspirer ses pairs. Ses mises en scène avaient pour visée de mettre en lumière des défauts humains, et ainsi de critiquer des injustices sociales… incognito. Malin, le Jean !

« Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. »  — Jean de La Fontaine

Comme leur nom l’indique, ces fables allégoriques utilisent une forme spécifique d’allégorie : celle de la personnification. La personnification est par définition une figure de style qui consiste à donner à un animal ou un objet des caractéristiques humaines. On peut parler dans ce cas de l’animalisation de quelque chose, ou de quelqu’un. Mais il faut savoir que la personnification peut aussi donner les caractéristiques d’un objet à quelqu’un : on parlera dans ce cas de chosification.

Mais alors, quelle est vraiment la différence entre allégorie et personnification ?

Ce n’est pas clair pour vous ? Pas de panique ! L’allégorie et la personnification fonctionnent souvent ensemble. Une allégorie représente quelque chose d’abstrait (une qualité, un défaut ou un principe), tandis que la personnification représente quelque chose de concret (un objet ou un animal). Jean de La Fontaine joue sur les deux tableaux puisque dans ses fables, l’animal personnifié (et donc, portant une majuscule) est utilisé pour représenter un défaut bien spécifique.

Dans Les Animaux malades de la peste (1678), chaque animal est ainsi associé à une qualité ou un défaut. Le lion représente la puissance et la noblesse, tout comme l’ours et le tigre ; le renard est associé à la flatterie. À l’inverse, le pauvre âne se voit lui associé à la naïveté, à l’innocence et en quelque sorte, à la bêtise. Il est ici dépeint comme le représentant du tiers état, alors asservi par la noblesse.

Les Animaux malades de la peste (1678) – extrait :


« (…) –, Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses. (…) »

Molière et l’hyperbole

Restons dans les classiques en nous intéressant à Molière, mon dramaturge français préféré ! Son œuvre est vaste et regorge d’exemples de figures de style. Aussi ai-je choisi de me pencher plus particulièrement sur Les Précieuses ridicules. Cette pièce en prose de Molière écrite en 1659 connut un véritable succès et fit naître une nouvelle mode littéraire : la satire (en particulier celle de la préciosité).

La préciosité
La préciosité est un courant à la fois social et littéraire français du XVIIe siècle, né au sein de l’aristocratie, et qui avait pour but d’embellir la langue française en lui donnant davantage de raffinement. Mené par Madeleine de Scudéry, il était principalement utilisé et enrichi par des femmes, très attachées à l’élégance et à la singularité de la langue afin de toujours rechercher un effet stylistique dans le langage.

Le nom « les Précieuses » fut popularisé par Molière dans sa pièce Les Précieuses ridicules. Il y tourne en dérision les effets de langage pompeux et les tournures alambiquées qu’elles utilisent. Différentes figures de style y sont utilisées : forcément, puisque l’objectif est justement de créer un effet ! Antithèses, oxymores, métaphores, mais surtout hyperboles !

L’hyperbole consiste à créer une exagération, à appuyer et mettre en relief une caractéristique, de manière à frapper les esprits – positivement ou négativement. Employée à outrance dans la sphère précieuse, elle est utilisée par Molière afin de mettre en avant cette exagération. Oui, oui, tout cela est très hyperbolique !

Les Précieuses ridicules – extrait :

« Magdelon – Il faut avouer que je n’ai jamais vu porter si haut l’élégance de l’ajustement.
Mascarille – Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.
Magdelon – Ils sentent terriblement bon.
Cathos – Je n’ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée. »

Dans l’ensemble de son répertoire, Molière montre à quel point il est friand de l’hyperbole, qu’on retrouve notamment dans Le Tartuffe ou l’Imposteur (1669)  :

Le Tartuffe ou l’Imposteur (1669) – extraits :

« Je ne suis qu’un amas de crimes et d’ordures. »
« Ses moindres actions lui semblent des miracles. »
« Mais je n’ai fait au ciel, nulle dévote instance / Qui n’ait eu pour objet votre convalescence. »

Victor Hugo, le cador de l’oxymore

Venons-en à Victor Hugo, l’un de nos plus grands auteurs français, pour parler de la figure de style suivante : l’oxymore. Aussi appelé « alliance de mots », l’oxymore décrit une association surprenante de deux termes qui paraissent se contredire. ll unit dans l’esprit ce que la réalité logique oppose. Les auteurs baroques et romantiques l’utilisèrent beaucoup, tout comme les peintres adeptes du « clair-obscur ».

Si « l’obscure clarté » de Corneille ou « l’orgueilleuse faiblesse » de Racine sont des exemples d’oxymores souvent cités dans la dramaturgie classique, l’œuvre de Victor Hugo tout entière est parsemée d’oxymores. 

Exemples d’oxymore dans l’œuvre de Victor Hugo :

« Cette petite grande âme venait de s’envoler. » – Les Misérables
« Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit. » – Les Contemplations
« Je sais que c’est la coutume / D’adorer ces nains géants / Qui, parce qu’ils sont écume / Se supposent océans. » – Les Contemplations

Victor Hugo a aussi beaucoup utilisé l’oxymore pour commenter les œuvres de ses amis peintres. On dit qu’il n’affectionnait pas vraiment les femmes que peignait Delacroix, qu’il qualifiait de « laideur exquise ». Bel oxymore, Victor !

Georges Perec, le pionnier du lipogramme

Qu’est-ce qu’un lipogramme, au juste ? Je vous propose de lire ce court extrait. Un lipogramme s’y cache, saurez-vous le retrouver ?

« Anton Voyl n’arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s’assit dans son lit, s’appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l’ouvrit, il lut ; mais il n’y saisissait qu’un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification.
Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à son lavabo ; il mouilla un gant qu’il passa sur son front, sur son cou. »

Alors ? Vous avez trouvé ? Eh oui, il n’y a pas de « e » dans ce texte. Les plus férus de littérature française auront bien évidemment reconnu la plume de Georges Perec, l’auteur de La Disparition (1969). Particularité de ce roman de 300 pages : Perec n’y utilise qu’une seule fois la lettre « e ». C’est ce qu’on appelle un lipogramme, une contrainte d’écriture que l’auteur  s’impose à lui-même.

Le lipogramme est donc la figure de style qui consiste à écrire un texte en excluant délibérément certaines lettres de l’alphabet. Dans La Disparition, l’auteur français n’a pas choisi l’option la plus facile en se passant du « e » : elle est tout de même la lettre la plus utilisée de la langue française ! Un vrai exercice de style, qui permit indéniablement à Georges Perec d’être considéré comme l’un des plus fameux auteurs français du XXe siècle.

Pierre Desproges, le maître des zeugmas

Concluons cet article sur une touche d’humour avec LE maître des zeugmas : j’ai nommé Pierre Desproges.

Mais d’où vient ce nom, zeugma ?
Étrange mot de la langue française vous direz-vous ! Zeugma est en fait le nom d’une cité antique située sur l’Euphrate (aujourd’hui en Turquie) et dont les deux parties étaient reliées par un pont… tel un zeugma !

Le zeugma (ou plus simplement zeugme) consiste à créer un lien entre plusieurs morceaux de phrases au moyen d’un élément qu’ils ont certes en commun, mais qu’on ne répétera pas. On peut ainsi différencier le zeugma syntaxique du zeugma sémantique.

On parle de zeugma syntaxique lorsqu’un terme est utilisé dans les deux parties de la phrase sans être répété pour autant, comme le montre l’exemple suivant :
« Il croyait à son étoile et qu’un certain bonheur lui était dû. » André Gide

L’utilisation du zeugma sémantique est plus complexe : le terme choisi et non répété est utilisé dans deux sens : celui exprimé dans la première partie de la phrase, et celui de la seconde partie.

Exemples de zeugma sémantiques :

« Mieux vaut s’enfoncer dans la nuit qu’un clou dans la fesse droite. » Pierre Dac
« Je touche tes seins et les allocations. » Alkpote (un auteur français dans son genre)
« Sous le pont Mirabeau coule la Seine / Et nos amours. » Guillaume Apollinaire

Vous l’aurez compris, le zeugma est une excellente figure de style pour qui se veut être amusant et grinçant ! C’est en tout cas l’utilisation qu’en fit Pierre Desproges tout au long de sa carrière. Cet humoriste adepte de l’absurde et de l’ironie publia en 1985 un Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis, dont un extrait nous intéresse tout particulièrement ici :

« Zeugma n. m. (mot grec signifiant réunion). Procédé tordu qui consiste à rattacher grammaticalement deux ou plusieurs noms à un adjectif ou à un verbe qui, logiquement, ne se rapporte qu’à l’un des noms. Suis-je clair ? Non ? Bon.
Exemple de zeugma : “En achevant ces mots, Damoclès tira de sa poitrine un soupir et de sa redingote une enveloppe jaune et salie” (André Gide). C’était un zeugma.
En voici un autre : “Prenant son courage à deux mains et sa Winchester dans l’autre, John Kennedy se tira une balle dans la bouche” (Richard Nixon, J’ai tout vu, j’y étais).
Plus périlleux, le double zeugma : “Après avoir sauté sa belle-sœur et le repas du midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane” (Saint-Exupéry, Ça creuse). »

Merci à nos auteurs français de nous avoir concocté de si beaux exemples de figures de style. Nul doute que vous ne lirez plus leurs œuvres comme avant, n’est-ce pas ?

Quelle langue désirez-vous apprendre ?